Mon père m'a rapporté cinq ou six romans, tout beaux, des éditions de l'Olivier. Voilà qui m'est très utile, en ces temps de disette.
J'ai commencé par "Étrangère en ce monde" de Kevin Canty. Arrivée à la page 160...je me suis rendue compte que les différents personnages que j'y avais rencontré jusque là n'allaient pas se
rencontrer. Que je tenais entre mes mains un recueil de nouvelles et non un roman, comme je m'y attendais. Étrange de réaliser cela à plus de la moitié du bouquin. Mon point de vue de lecteur a
donc complètement changé pour les 60 dernières pages.
Résumé de Étrangère en ce monde, de Kevin Canty.
Certaines des nouvelles de ce recueil sont fascinantes. Je vais m'arrêter sur Jolie Judy, La Victime et Etrangere en ce monde, qui clôture le recueil. Ce sont celles qui m'ont vraiment marquées,
les nouvelles dont j'attendais avec impatience que les personnages se rencontrent enfin.
Jolie Judy :
Paul est un adolescent d'une banlieue américaine quelconque. Tous les jours, il passe devant la maison de Judy, jeune handicapée mentale de vingt ans, rose et souriante, dans ces t-shirts de
gamine. Un jour ennuyeux d'été, il monte lui dire bonjour, sur son invitation, profitant de l'absence de cette mère droite et sèche comme un roseau. Et sa main touche Judy. Pas Paul, non, juste sa
main, comme si elle était soudainement animée d'une volonté propre. Cette grosse fille simple, réagit comme un animal à son contact. A la recherche du seul plaisir immédiat, elle râle et se
tortille, réclame. Alors Paul l'allonge sur la moquette.
Et Judy, cinq ans d'age mental, incapable de s'habiller seule, réclame. Et Paul recommence, chaque mercredi, lorsque la Mère s'absente. Et Judy envahit les pensées de Paul. Le gros corps rose de
Judy, ses yeux vitreux lorsqu'il est en elle, son avidité à rechercher sans complexe le plaisir, sa curiosité, sa déception lorsqu'il se retire, le hante. Est ce que Judy et Paul sont égaux ? Ou
cherche-t-il seulement à s'en convaincre ?
Une nouvelle dérangeante. Quelque chose entre la nausée et l'anxiété envahit le lecteur dès les premières lignes. C'est superbement écrit.
La Victime :
Lorsque Tina et Boby se retrouvent à la plage , en ce soir d'octobre, elle sent que quelque chose de terrible va arriver. Une vague appréhension, un sentiment de malaise plane au dessus du couple.
Alors elle pense à son travail de télé-opératrice, aux attelles qui viennent d'être fixées sur ses avant bras pour combattre la maladie des gestes cent fois répétés, au corps parfaitement maigre de
Bobby, à la sensation de liberté qu'elle éprouve lorsqu'elle rêve à ses cotés pendant qu'il conduit.
Et puis...elle voit la voiture de Bobby, dans laquelle est venue s'encastrer une Chevrolet Monte Carlo bleue foncé. Et puis Lyle, la quarantaine éméchée en sort. Propose de l'argent pour dédommager
Bobby. Les conduit chez lui pour récupérer les trois cent dollars dont il leur a parlé. Ici, dans la foret, dans cette caravane moisie, complètement retournée par la tempête de la semaine
précédente, de sorte que le plafond est la cloison, les canapés sont à la verticale, la porte d'entrée sous ses pieds, ici, Ça arrive. Tina ferme les yeux, Tina perd ses repères, Tina réagit. Et
plus rien ne sera jamais comme avant.
Cette nouvelle m'a procuré d'intenses émotions, un suspense haletant, une étrange impression d'être Tina, ou d'être Bobby ou Lyle, ou les trois à la fois. D'étre perdue comme eux, comme tous les
autres aussi. Et assister à son destin et à son présent de l'extérieur, comme une spectateur. Kevin Canty réussit la encore un formidable pari.
Étrangère en ce monde :
Je ne vais pas résumer cette nouvelle : ce serait tricher que de dévoiler son essence et sa vérité. Mais ça parle de la solitude, de la sensation de coton dans laquelle nous sommes parfois, sans
but et sans souvenirs. Sans même vraiment avoir l'impression d'exister, d'être la. Cette nouvelle parle aussi des rêves, des hallucinations, des choses que l'on fait parfois sans qu'elles nous
ressemblent. La nouvelle nous rappelle que parfois/souvent/en permanence (rayez la mention inutile), nous ne savons ni qui nous sommes, ni pourquoi nous sommes sur terre. Et qu'au fond, on s'en
fout.
Ce recueil a le talent de poser tant de questions, et de ne donner aucune réponse. Loin d'être aussitôt lu aussitôt oublié, ce recueil est un canevas d'interrogations existentielles qui s'inscrit,
dès la première lecture, dans mon top 10. Illico. Je vous le conseille !